Accueil > > Newsletter > Veille stratégique > Les entreprises françaises trop vulnérables pour leurs achats de matières premières

Les entreprises françaises trop vulnérables pour leurs achats de matières premières

En France, « seulement 18 % des entreprises connaissent l’intégralité de leur chaîne d’approvisionnement », apprend-on dans un rapport sur la vulnérabilité des approvisionnements des entreprises publié début juin. Ce sera pourtant obligatoire dès 2021 pour 600 à 1 000 importateurs de métaux, avec l’entrée en vigueur du règlement européen sur les minerais des zones de conflits. « Près d’une entreprise sur deux dépend entièrement ou à plus de 50 % d’un seul fournisseur. »

C’est le cas des deux fonderies françaises d’aluminium de Dunkerque (Liberty House) et Saint-Jean-de-Maurienne (Trimet), qui, jusqu’aux sanctions extraterritoriales américaines contre Rusal, s’approvisionnaient à près de 90 % dans la raffinerie irlandaise d’Aughinish. Celle-ci étant détenue à 100 % par le géant russe de l’aluminium, elles ont dû se tourner brusquement vers un marché mondial en tension en raison d’arrêts de production au Brésil et de grèves en Australie.

La conclusion du rapport du Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies peut sembler surprenante. Elle ne l’est pas pour quiconque s’est déjà penché sur cette question au cours des vingt années passées. Une fois encore, la méconnaissance et la mauvaise perception, par les entreprises, des risques de leurs propres supply chains est mise en lumière par la double enquête menée par le Comité de filière mines et métallurgie et par les auteurs du rapport, Nathalie Homobono, ingénieure générale des Mines, et Denis Vignolles, chef de mission de contrôle général économique et financier.

Conçus au sortir de crises majeures d’approvisionnement, notamment celle des terres rares en 2011, des outils d’autodiagnostic existent pourtant, qui recensent les facteurs de risque (disponibilité géologique des minerais, concentration géographique, risque politique, taux de recyclage…) pour chacune des matières nécessaires à l’activité d’une entreprise. En cas de rupture, moins d’un quart des sociétés françaises seraient capables de substituer leur matière principale ou critique en moins d’un an, alors que les deux tiers disposent de stocks inférieurs à trois mois. Prégnants sur les métaux critiques, les risques se sont étendus aux métaux industriels courants, comme l’aluminium et le cuivre.

Mais les métaux ne sont pas seuls concernés. Le groupement des plasturgistes a alerté les pouvoirs publics sur des risques de rupture d’approvisionnement résultant d’une pénurie de PA 6.6 (le nylon), dont les prix ont brutalement augmenté de 40 % en 2017. Cette résine est utilisée tant dans l’automobile (pièces sous capot moteur et pneus) que dans l’emballage et le textile. Or seuls cinq sites au monde en produisent un composant majeur, l’adiponitrile : celui de Solvay à Chalampé (Haut-Rhin), un au Japon et trois aux États-Unis. En janvier, la Commission européenne a autorisé la vente des activités nylon de Solvay à BASF, qui en devient le premier producteur mondial. D’autres inquiétudes se sont exprimées sur l’hélium, le titane aéronautique qu’Eramet recycle en France sur le site d’Ecotitanium (Puy-de-Dôme), le silane (dont 65 % de la production mondiale est chinoise) indispensable aux pneus « verts », le graphite naturel (un projet placé sous cocon par Imerys cette année) et la fluorine, dont le groupe minier Garrot-Chaillac vient d’abandonner un projet d’extraction en France.

Pour pallier ces risques et renforcer la résilience des entreprises françaises, le Conseil général de l’économie préconise 18 mesures réparties en cinq axes : mobiliser les filières sur la connaissance et la sécurisation de leurs matières, identifier et sécuriser rapidement l’accès aux ressources minérales nécessaires à la transition énergétique et numérique et à la mobilité électrique, favoriser l’accès aux matières vierges et recyclées, développer une filière de recyclage des métaux et rehausser les moyens des organismes publics chargés de la veille sur les ressources minérales comme le Comes et le BRGM.

Nombre de ces mesures sont chiffrées. Elles réclament un investissement global de moins de 1 million d’euros (en outils de diagnostic et campagnes de sensibilisation) et environ 900 000 euros de renforts de budgets annuels pour le Comes et le BRGM. S’y ajoutent quelque 10 millions d’euros de crédits accordés à ce dernier, pour identifier des gisements en métropole et dans le monde et superviser la traçabilité des métaux extraits. On notera la recommandation d’étudier la réouverture de mines sur notre sol. Mines que viendrait compléter la mine urbaine, comprenant une filière de recyclage des cartes électroniques. Selon Écosystèmes, environ 90 % des cartes électroniques collectées sont exportées. Soit une perte estimée à 6 tonnes d’or, 62 tonnes d’argent, 111 tonnes de tantale, 3 000 tonnes de cuivre…

Le rapport, daté du mois de mars mais rendu public début juin, préconise également la refonte du code minier, promise par le Premier ministre Édouard Philippe le 23 mai au sortir du premier Conseil de défense écologique, et la mise en œuvre d’une charte « mine responsable », en cours de rédaction depuis 2015. Il envisage, enfin, une coentreprise française associant des compagnies minières comme Orano, Eramet et Imerys à des importateurs et des utilisateurs de matières minérales. Une façon habile de reconvoquer la compagnie minière nationale qu’ont appelée de leurs vœux successivement Arnaud Montebourg en lançant le « renouveau minier », puis le Cese en dispensant cette fois l’État de sa participation.

C’est une menace subtile que vient de brandir Pékin. Il a suffi d’une visite du président Xi Jinping dans une usine de transformation de terres rares, suivie d’un éditorial dans le « Quotidien du peuple » invitant à « ne pas sous-estimer la capacité du pays à répliquer » aux mesures protectionnistes américaines. Sans la moindre déclaration des autorités chinoises en ce sens, les analystes du monde entier en ont déduit que la Chine songeait à restreindre, voire à suspendre ses exportations de terres rares vers les États-Unis. Les 15  lanthanides, auxquels on associe le scandium et l’yttrium, entrent dans la composition de nombreux produits technologiques (écrans plats, moteurs électriques) et liés aux énergies renouvelables (aimants permanents des éoliennes, piles à combustible…). Ces métaux critiques sont produits à 80 % (120 000 tonnes par an) et transformés à 90 % par la Chine, qui n’en détient pourtant qu’un tiers des réserves. Elle n’est challengée que par l’Australie (20 000 tonnes) où Lynas vient de lancer une campagne commerciale agressive sur le thème. « Nous sommes le premier producteur non chinois » et par quelques producteurs mineurs comme la Russie, l’Inde, le Brésil et le Burundi. Même la mine américaine de Mountain Pass a été rachetée par le chinois Shenghe. Qualifiée d’arme atomique dans la guerre commerciale entre Pékin et Washington, cette menace fait ressurgir la crise de 2011. Pourtant, ni alors, ni depuis on n’a manqué de terres rares. La Chine a suffisamment alimenté le marché pour maintenir les cours sous le point mort qui aurait permis le développement de mines concurrentes. Gageons qu’elle ne mettra pas sa menace à exécution, ou alors pas longtemps.

Source : L’Usine Nouvelle, 08/06/2019